01 mars 2009

Lettre de loin en loin

let_l_l
“Lettres de Loin en Loin”
(Une correspondance haïtienne).
Ne jamais dire jamais. Il y a des genres littéraires qui ne vous attirent pas à priori. Non pas par fidélité à un quelconque serment ni même par aversion consciente. Quel intérêt peut avoir une correspondance privée qui n’est pas la vôtre? Il y a les auteurs favoris. Ceux que vous considérez comme des paris sûrs. Qui ne vous ont jamais déçu. Il y a la concomitance imprévue de deux réalités suscitant des sentiments contraires: votre auteur préféré publiant sa correspondance. Parce que Lyonel TROUILLOT, je me suis aventuré en terre inconnue. J’ai lu “Lettres de Loin en Loin” (une correspondance haïtienne). Un échange passionnant entre lui et elle. Lui est écrivain à la fois talentueux et engagé , émettant de sa petite île meurtrie et fière. Haïti. Elle est une de ces professionelles de l’humanitaire qui arpentent la planète pour soulager des peuples indigènes de souffrances à la génèse desquelles sa patrie a souvent participé. Lui a passé la cinquantaine. Elle, aborde la trentaine. Lui est descendant d’opprimés. Elle est héritière de l’oppresseur. A le coeur à gauche, l’âme bohême et un patronyme qui rappelle la bourgeoisie française. Sophie Boutaud De La Combe. Lui est nostalgique d’une jeunesse militante passée à rêver du grand soir qui n’est jamais arrivé. La conversation peut s’engager du même bord idéologique, si l’on se situe dans la nomenclature politique occidentale. La rive gauche.
Homme sensible à la beauté féminine, son premier mouvement à lui est tendu vers l’étreinte. Elle qui a connu l’intellectuel avant de rencontrer l’homme n’est de ces femmes que l’écrivain croit pouvoir “coucher sur des lits de papier”. Elle aspire à un échange d’idées plutôt qu’à un mélange des corps/coeurs. Les mots étant l’indispensable matériau de sa profession à lui, il ne craint pas un tel échange. A condition d’écrire le livre des questionnements. A condition de quitter le confort des salons feutrés où humanistes sensés de gauche (et qui fournissent souvent ces contingents qui vont au “bout du monde”) se liguent contre tenants du profit et du maintien de rapports entre dominants et dominés, forcément de droite. A condition donc d’oublier ces oppositions confortables, lui veut bien échanger. Si on n’a pas peur de se pencher au-dessus du gouffre des questions inconfortables. Celle par exemple, centrale, de l’altérité.
Elle:


L’arbre qui cache la forêt
(...)1804-2004. Deux cents ans après, qui voudra croire à une autre histoire? La petite, celle qui, loin des corps d’Etat lie les corps des hommes aux coeurs des femmes et vice-versa.
Deux ans déjà.
Je ne plonge ma plume, c’est vrai, dans les livres d’aucune (H)histoire. Je m’interroge. Qu’y trouverai-je que mes yeux ni mes oreilles ne peuvent me dire?
Non conditionnée, j’ai pris ce pays pour la liberté qui l’attend encore. Ni plus ni moins; une chance pour le reste du monde, une chance de montrer que d’autres chemins sont possibles.
Mais je sens bien que mon discours pour vous être recevable, manque encore de ces références qui parleraient la langue, non pas des poètes, mais des histori...ciens” (p. 38)


Lui, dans la foulée:


“Retour sur l’histoire
J’ai peur de votre bonté aveugle. Si la folie me venait un jour d’expliquer la France aux Français, je prendrais au moins le temps de chercher son histoire. Toute gentillesse en aval n’est que condescendance. Aucun peuple n’a besoin de ces pitiés dangereuses. Interpellons l’histoire, et ses vices, et ses crimes. J’ai croisé dans une fac à Bordeaux un historien breton qui disait qu’il y eut de tout , dans tous les camps: de “bons colons” et de “mauvais esclaves”. Comme parler lui était facile...
Il manque à la morale du riche d’apprendre de quelle histoire le pauvre tire sa conscience.
J‘ai peur pour toi. Il se pourrait qu’à l’arrivée tu prolonges le pire en voulant le meilleur.
Moi quand j’étais petit garçon, on me citait Napoléon. Va chercher Jean-Jacques Dessalines.” (p. 39)


Quel intérêt d’ailleurs de connaître de ces peuples “lointains”, “exotiques” l’histoire. Toute leur essence, toute leur complexité tient en la perception que chacun, n’importe qui peut en avoir ici et maintenant. Il suffit d'avoir des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Et pourquoi prendre le risque de connaître la grande Histoire – au risque d’être en prise avec les reproches contenus dans les balafres que portent ces peuples – puisqu’on ne risque pas d’y trouver “La petite (histoire), celle qui, loin des corps d’Etat lie les corps des hommes aux coeurs des femmes et vice-versa”.
Il est frappant comme ces propos conviendraient à un avocat inculte devenu roi hyperkinétique d’une république ex-puissance coloniale, pourfendeur fervent et populiste de la “concurence de mémoire”. Il s’est jadis fourvoyé ,alors que personne ne l’y avait invité, à discourir sur l’historicité de l’Afrique. Après avoir défendu le rôle positif de la colonisation; comme ce professeur d’histoire qui croyait qu’il y avait de “bons colons” et de “mauvais esclaves”.
Et que dire de son VRP, débauché de gauche, le french doctor et ses sacs de riz. Quel mépris quand on éduque ainsi une enfance française à voir en chaque Noir un indigent de riz. Quel condescendance! Et quand le prétendu humanisme de gauche et l’arrogance de droite se rencontrent, le racisme structurel français est reconstitué. Malgré la petite histoire, les petites histoires même, celles qui se tissent entre des coeurs humains. Oui l’altérité serait , de la part du riche, “d’apprendre de quelle histoire le pauvre tire sa conscience”.
Avec beaucoup d’élégance, Trouillot convie son alter égo à aborder ces questions dérangeantes. Avec beaucoup de poésie, l’échange se déroule. Car de ce point de vue, Boutaud De La Combe a du répondant. Et cet échange est un vrai régal. Mais l’échange à peine commencé est mis à mal par l’impossibilité de concevoir le propos à distance des lieux communs, des discours de salon sur le droit d’ingérance, de la responsabilité morale du Nord envers le Sud. De plus en plus loin au plan idéologique, les correspondants vont s’écrire jusqu’à la rupture d’un échange interrompu avant d’avoir véritablement pu s’écrire. Faute d’avoir su définir son espace entre les références des Historiciens et les petites histoires liant des coeurs humains.

Posté par segou à 13:40 - Permalien [#]