24 mai 2009

"Morne Câpresse" G. PINEAU« MORNE CAPRESSE »

« MORNE CAPRESSE »
mor_cap_imDes entrailles du métro parisien au morne Câpresse. De Pacôme à « notre Sainte Mère Pacôme » à qui une théorie d’écorchés de la vie rendent grâce. De l’anonymat dans la capitale française à la célébrité nationale en Gaudeloupe et au-delà. Cette tranche de la vie de Pacôme fut une fulgurante ascension. Elle entendait des voix. Celles des Saints et de ses ancêtres esclaves. Elles lui avaient inspiré la mission du rachat d’un monde qui allait à sa perte. La première étape de cette mission étant le rachat des femmes, des filles perdues de la Guadeloupe. Ainsi naquit la « Congrégations des Filles de Cham », perchée au faîte du morne Câpresse. Le monde d’en-haut. Y étaient accueillies toutes les filles perdues de la Guadeloupe que des hasards différents menaient là et qui désiraient y rester. Alcooliques, toxicomanes, prostitués, parricides, filles-mères, sans logis, victimes d’inceste. Une humanité brisée qu’avec patience et manipulation la congrégation se consacre à réhabiliter.
Partie à la recherche de sa petite sœur en fuite et en rupture avec son environnement social privilégié, Line qui n’est pas de cette humanité meurtrie, qui n’a pas de problèmes (du moins le pense-t-elle) dont elle voudrait être lavée, va être notre guide dans ce curieux environnement. Seules les femmes y sont admises en attendant la naissance d’un enfant mâle qui donnera le signal d’une expansion des enseignements de la Sainte Mère Pacôme vers le monde d’en bas ; le reste de la société guadeloupéenne. Chacune est assignée selon une hiérarchisation rigide à un rôle bien précis. Les vies y sont régentées comme dans une secte, la moindre initiative étant annihilée. Chaque mouvement faisant partie d’une chorégraphie bien articulée. La viande y est bannie. Les produits de luxuriants jardins et potagers étant les seuls composants du régime alimentaire. Et pourtant dans cet environnement aux dehors paradisiaques, quelque chose semble aller de travers. Et d’abord pourquoi ne naît-il pas de garçon dans cette congrégation ? Pourquoi la Sainte Mère Pacôme est elle si distantes et semblent-elle si protégée ?
Gis_Pinneau
En construisant ces itinéraires brisés, c’est d’abord la folie salvatrice de Mère Pacôme que Gisèle Pineau a su mettre en œuvre. Une folie qui se nourrit d’un passé personnel et de groupe douloureux et du présent en structuration de la société Guadeloupéenne. L’arrachement des ancêtres de la majorité des habitants de l’île à leur terre d’Afrique, leur mise en esclavage et toutes les atrocités qui s’en suivirent ; tel est le passé commun, concernant au delà de la seule île, tout le monde noir. Les luttes pour l’indépendance et notamment les émeutes de mai 1967 au cours desquelles, à seulement 18 ans, la jeune militante Pacôme perdit son promis. Terrassée par le chagrin, la jeune fille s’exila en métropole par le truchement du BUMIDON, « organisme créé par le gouvernement français pour exiler les forces vives du pays et tuer dans l’œuf l’esprit révolutionnaire qui agite les populations locales » ; organisme par lequel la métropole mis en place ce que A. Césaire nomma « génocide par substitution ». Le passé individuel se confond là au passé commun qui a abouti à un présent hésitant entre négritude et créolité. De ces évènements et des connaissances sur les peuples noirs apprises dans la frénésie, la personnalité psychotique de Pacôme va tirer la substance de sa doctrine.
Si la folie de Mère Pacôme a pu durer près de deux décennies, c’est en raison d’une constance de la réalité humaine. Cette implacable finalité des communautés fondées sur le partage de valeurs frustres de reproduire toutes les qualités, les travers et les défauts de la société générale. Si nombre des dizaines d’adeptes de la Sainte Mère Pacôme croyaient vraiment à la réhabilitation et tenaient au fonctionnement de la congrégation parce qu’elle garantissait leur équilibre interne, il s’est trouvé quelques notables de cette communauté pour tirer profit privé de leur position dans la structuration très hiérarchisé de ce microcosme. Des cadres qui tiraient bénéfice de ce que la folie du prophète ne fut jamais dénoncée mais cantonnée, à force de neuroleptiques, dans les limites d’une certaine décence. Que le mystère de l’absence de garçon dans la nombreuse progéniture bâtarde née là ne fut jamais mis en débat.
Malgré une voix narratrice qu’on peine parfois à suivre, Pineau sert un très beau roman sur la folie, le communautarisme et la rédemption.

"MORNE CAPRESSE" de G. Pineau Ed. Mercure de France

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